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Du 8 au 13 septembre 1947 s'est déroulé
au Palais des Académies, à Bruxelles, le premier
Symposium de l'Institut international des sciences théoriques.
Cet Institut constitue la section scientifique de l'Association
Internationale de collaboration scientifique, fondée à
Bruxelles, à l'initiative du R. P. Dockx, o.p., dans le but de
promouvoir la réalisation de la synthèse doctrinale
moderne. L'Association comporte en effet une section administrative,
groupant tous ceux qui concourent efficacement, soit par leur appui
financier, soit par leur influence sociale, à promouvoir le
travail des savants mandatés par l'Association, et une section
académique, groupant les hommes de science appelés
à réaliser le but proposé.
Le symposium de septembre dernier était la
première manifestation d'activité de l'Institut des
sciences théoriques. Il a rassemblé environ trente cinq
participants venus de différents pays : Angleterre. Belgique,
Etats-Unis d'Amérique, France, Pays-Bas, Suisse et
représentant plusieurs disciplines fondamentales : philosophie,
physique, mathématiques, biologie.
Le thème du Symposium devait être
primitivement la philosophie de la nature, mais certaines circonstances
ont obligé les organisateurs à élargir ce cadre,
ce qui entraîna un certain manque d'unité, mais
introduisit en même temps une diversité de points de vue
d'une indéniable richesse.
En fait. seules les deux premières
communications se rapportaient à l'objectif premier, et le
Symposium se décomposa en quelque sorte en quatre phases
consacrées respectivement à la philosophie de la nature,
à la philosophie de la physique, à la philosophie des
mathématiques et à la philosophie du vivant.
Le R. P. Dockx ouvrit les débats en
précisant la nature et le but de l'Institut. Il rappela
1'évolution des sciences depuis Descartes et souligna la
nécessité d'un effort de synthèse entre sciences,
philosophie et théologie. Cependant, cette synthèse ne
peut pas être le. fait d'un penseur isolé : elle exige la
collaboration, et d'autre part les Universités,
préoccupées avant tout de spécialisation, ne
peuvent guère la favoriser. De là l'idée d'une
institution solidement appuyée au point de vue financier, et
consacrée spécifiquement à l'élaboration de
cette synthèse. Les instruments de l'Institut seront d'une part
des symposiums annuels, consacrés alternativement à la
philosophie des sciences de la nature et à la philosophie des
sciences morales, et, d'autre part un Centre de recherches qui doit
s'ouvrir à Bruxelles.
MM. H.-J. Pos (Amsterdam) et E. W. Beth (Amsterdam) se
consacrèrent ensuite à poser le problème de la
philosophie de la nature. Tous deux s'accordèrent à
rejeter la valeur d'une soi-disant méthode philosophique pour
une connaissance objective de la nature. M. Pos se plaça surtout
sur le terrain du langage. à partir du langage primitif, un
double mouvement de purification donne lieu d'une part à la
métaphysique, qui recherche un état de béatitude,
entièrement subjectif, et finit par réduire le langage au
silence - et d'autre part aux sciences positives qui critiquent le
langage par le réel et le rationalisent de plus en plus. La
question qui se présente à la philosophie scientifique
sera donc la suivante : vu la supériorité évidente
de la mathématisation par rapport au langage naturel, faut-il
prévoir une expansion indéfinie du symbolisme ou
sera-t-il toujours complété par l'intuition ? M. Pos
semble incliner vers cette dernière solution.
M. Beth s'attacha davantage à l'évolution
historique des théories de la nature mais, pour lui aussi, c'est
l'analyse du langage qui nous fournit la clef de cette
évolution. Les spéculations cosmologiques ont subi, selon
lui, trois changements fondamentaux : liaison avec l'observation,
introduction de la méthode déductive, introduction de la
méthode expérimentale. Et ces changements sont
réalisés chaque fois par la création d'un nouveau
langage, le langage mathématique représentant
l'instrument le plus parfait, par l'extension de son champ
d'application et par son caractère déductif. La
cosmologie dite naturelle est simplement le corrélatif du
langage courant : elle restera toujours valable dans son champ. Quant
à la cosmologie péripatéticienne, elle correspond
déjà à un certain perfectionnement du 1angage,
permettant une théorie déductive des changements
qualitatifs. Mais toute tentative pour la réhabiliter serait
stérile, car elle ne pourrait avoir d'autre sens que la
substitution du langage mathématique au langage de cette
cosmologie. En somme, M. Beth paraît mettre une parfaite
continuité entre les différents moments de 1'explication
cosmologique et se refuse à distinguer des types radicalement
différents d'intelligibilité. C'est ce qui lui attira,
ainsi qu'à M. Pos, les objections de plusieurs participants, et
en particulier de M. Daujat. sans d'ailleurs qu'un accord ait
réussi à s'établir.
Les rapports consacrés aux sciences physiques
proprement dites se partagèrent en deux groupes : le premier se
situant au plan de la philosophie de la science physique, le second au
plan de la physique elle-même .
Les considérations les plus fondamentales furent
présentées par le R. P. Dubarle, o.p. (Paris), dont la
communication parut bien marquer le point culminant de ces
journées et rallier 1'accord unanime de tous les participants,
au point que le P. Dubarle dut, par boutade, se défendre de
créer une sorte d'orthodoxie du Symposium. Le P. Dubarle proposa
d'abord de reconnaître quatre éléments
caractéristiques dans la physique actuelle : dualité
entre la définition théorique et la fonction
expérimentale, travail nécessaire de la pensée
à partir des données, progression par étapes,
évolution conceptuelle par mutations. Opposant ensuite les deux
grandes perspectives historiques selon lesquelles s'est
développée la réflexion sur les fondements de la
physique : tendance empiriste, inductive, et tendance formaliste,
déductive, il propose de rejoindre ces deux perspectives par une
sorte de complémentarité et de la caractériser par
le terme de synthèse inductive, introduit par M. Destouches. Il
n'y a ni nature en soi ni sujet à priori, mais intelligence
engagée : la déduction épistémologique qui
est à l'horizon de l'idéal du savoir doit rester
conditionnée par l'historicité de l'homme. Les physiciens
présents marquèrent avec enthousiasme leur accord avec
les vues du P. Dubarle.
C' est au rapport de la physique et du réel que
furent consacrés les rapports de Mme Destouches (Paris) et de M.
Daujat (Paris), quoique selon des points de vue fort différents.
M. Daujat traita plutôt le problème de
l'intelligibilité du réel. Opposant le platonisme au
nominalisme et à l'idéalisme, M. Daujat montra que la
physique utilise des notions intelligibles et que celles-ci ne sont ni
créées par l'esprit, ni situées dans un monde
idéal, mais qu'elles se trouvent dans les choses et que
l'activité de l'esprit consiste à les en extraire, "
comme par un coup de filet ". Cet aristotélisme un peu simpliste
suscita de vives réactions dans 1'assemblée et en
particulier celle de M. Bayer (Paris), déclarant que, s'il
s'agissait de ressusciter des positions philosophiques
dépassées depuis plusieurs siècles, la tentative
n'en valait vraiment pas la peine. Le R. P. Salman, o.p. (Etiolles)
insista aussi sur l'insuffisance d'une telle présentation.
Mme Destouches-Février étudia le
caractère d'objectivité de la réalité
physIque, à la lumière des résultats de la
physique quantique. On ne peut plus parler d'une réalité
physique objective. La notion de réalité se trouve
modifiée et il faut la remplacer par celle de plans de
réalité, chaque plan de réalité
correspondant à un certain domaine de l'activité ou de
l'affectivité. La réalité physique se clive
suivant trois plans : celui des mesures, celui des systèmes et
celui des structures. Il y a subjectivité non seulement de la
connaissance mais encore de l'univers et le monde physique se
révèle comme un jeu d'apparences superposées. Seul
le plan des structures garde une sorte de réalité qui est
refusée aux deux premiers et les théories nouvelles
gardent une trace de la structure des théories
précédentes.
D'autres aspects de la physique moderne furent
examinés dans les rapports de M. Louis de Broglie (Paris) et de
M. Destouches (Paris). M. de Broglie, n'ayant pu assister au Symposium,
sa communication fut lue par Mlle Viard (Paris). Il s'agissait d'une
très complète mise au point de la notion
d'individualité en physique quantique. Déjà en
mécanique classique (y compris la relativité),
l'individualité des corpuscules élémentaires ne
peut être considérée de façon absolue,
dès qu'il y a interaction - comme le montre le rôle de
l'énergie potentielle. En mécanique quantique, cette
situation s'aggrave, car les particules élémentaires ont
des zones étendues de localisation possible et le fait que ces
régions peuvent empiéter les unes sur les autres
entraîne l'indiscernabilité des particules
élémentaires de même nature. Cette perte
d'individualité a d'ailleurs une signification purement
négative : impossibilité de suivre une particule
donnée dans le temps. Le formalisme de la théorie a
dû être développé sans faire intervenir
l'idée d'individualité des corpuscules de même
nature. On y est arrivé par l'emploi des fonctions d'onde
symétriques ou antisymétriques. L'existence des
énergies d'échange et le principe d'exclusion se
rattachent à la question. Mais si les questions de formalisme
sont en partie résolues, les questions d'interprétation
restent ouvertes et exigeront sans doute un complet remaniement de nos
conceptions de 1'espace et du temps.
M. Destouches, d'autre part, exposa ses idées
sur l'indéterminisme en physique quantique. Les relations
d'incertitude de Heisenberg introduisent un indéterminisme de
fait. Mais y a-t-il de plus indéterminisme de droit,
c'est-à-dire est-il impossible de construire une théorie
déterministe équivalente à la mécanique
ondulatoire au point de vue des prévisions ? Le
théorème de von Neumann, montre le caractère
essentiel de l'indéterminisme. Une théorie sera dite
objectiviste si les résultats de mesure peuvent être
considérés comme des propriétés
intrinsèques du système ; si au contraire ils ne peuvent
être considérés que comme des
propriétés du complexe "
observateur-appareil-système ", la théorie sera dite
subjectiviste. On montre l'équivalence d'une part entre
théorie déterministe, théorie objectiviste et
existence d'une grandeur d'état (telle que si on connaît
sa valeur, la valeur de toute autre grandeur est connue), d'autre part
entre théorie indéterministe, théorie
subjectiviste et inexistence d'une grandeur d'état. Le
caractère fondamental de l'indéterminisme quantique est
donc la subjectivité et celle-ci ne peut aller qu'en augmentant
dans tout élargissement de la théorie. Cet exposé
suscita plusieurs critiques, en particulier de M. Lemaître
(Louvain) et de M. H. Weyl (Princeton). M. Lemaître reprocha
à M. Destouches son utilisation du mot " état " en un
sens différent de celui qui est aujourd'hui reçu en
physique, et son interprétation de l'expérience
idéale de Heisenberg, dont le sujet est un sujet purement
théorique. M. Weyl fit de nettes réserves sur les
affirmations relatives à l'évolution possible de la
théorie.
Ce sont des problèmes de physique proprement
dite que traitèrent MM. Milne (Oxford) et Dingle (Londres). M.
Milne présenta une vue d'ensemble très remarquable de sa
théorie de la relativité cinématique. Il s'attacha
surtout à en souligner les idées de base, qu'il qualifie
lui-même d' " aspects philosophiques " de sa théorie :
réalité d'une création à l'origine du temps
- nombre infini des systèmes constituant l'univers,
décrit comme un système ouvert - existence en chaque
point d'un étalon local de repos absolu - déduction des
équations de Lorentz d'observations de signaux lumineux par des
observateurs en mouvement uniforme et disposant d'horloges
graduées arbitrairement - existence de deux échelles
logarithmiques entre la variable newtonienne et la variable
cinématique du temps : échelle absolue,
cinématique, et échelle newtonienne, dynamique -
possibilité de déduire à priori l'équation
du mouvement d'une particule libre, en posant une relation
logarithmique entre la variable newtonienne et la variable
cinématique du temps - conservation de l'énergie d'une
particule libre et en particulier du photon, malgré le
déplacement vers le rouge - variation de la constante de
gravitation et de la constante de Planck dans I'échelle
cinématique, constance de ces constantes dans l'échelle
dynamique, leur valeur dépendant du moment où les deux
échelles sont mises en relation. M. Lemaître, après
avoir repris l'essentiel de la théorie de M. Milne au moyen d'un
modèle géométrique très
élégant, développa une longue critique de cette
théorie : son objection principale portait sur
l'impossibilité de réintroduire le temps propre dans le
schéma de M. Milne, alors que cette notion est indispensable
pour rendre compte des phénomènes physiques. La
discussion qui suivit sur la question des constantes fondamentales
permit de soulever le problème des rapports entre
relativité et quanta et l'on vit, non sans quelque surprise, M.
De Donder (Bruxelles) et M. Destouches se ranger du côté
de M. Milne, contre M. Lemaître, sans d'ailleurs que les
objections présentées par celui-ci aient pu être
réfutées.
Le rapport de M. Dingle se situait sensiblement dans le
même ordre d'idées. Étudiant le rôle des
mesures de temps en physique, il proposa en somme une extension du
principe de relativité à d'autres domaines que la
mécanique, en distinguant deux échelles du temps : l'une
dans laquelle des événements successifs
non-simultanés n'ont d'autre relation entre eux que leur
succession dans le temps (c'est le point de Vue de M. Milne, mais il ne
suffit même pas à décrire complètement les
phénomènes cinématiques), l' autre dans laquelle
ils sont également séparés par des intervalles
d'une autre quantité mesurable. La physique classique a choisi,
comme intervalles associés, des intervalles d'espace et a
créé ainsi le continuum espace-temps. Rien
n'empêche de prendre comme intervalles associés des
phénomènes de radiation thermique et d'introduire ainsi
un continuum entropie-temps. M. Dingle indiqua brièvement
comment il a pu développer un formalisme correspondant à
ce point de vue.
Trois rapports furent consacrés à la
philosophie des mathématiques. À vrai dire, celui de M.
Gonseth (Zurich) déborda largement le point de vue des
mathématiques pour s'engager dans le problème
épistémologique en général. Son objectif
était d'étudier le rapport des mathématiques au
réel, mais il rattacha le problème à un
problème plus général qui est le rapport de trois
termes : objet, - idée - sujet. Les tentatives historiques
réalisées pour porter l'un de ces termes à
1'absolu ont échoué. En réalité, chacun de
ces termes doit être envisagé comme sommairement
justifié, mais ils se spécifient l'un par l'autre
lorsqu'on les engage dans une expérience plus stricte ; c'est
là le rôle de la dialectisation. La pensée
mathématique est précisément le moyen et
l'expression d'un rapport entre un objet et un sujet qui sont tous les
deux incomplètement déterminés : la construction
mathématique est une dialectique, elle est le lien par lequel
l'extérieur et l'intérieur arrivent à s'arbitrer
l'un sur l'autre (et cet arbitrage, bien entendu, n'est jamais que
provisoirement réussi).
M. Fiala (Neuchâtel) proposa un bel exemple de
dialectisation portant sur la notion de symétrie. Comme toutes
les notions scientifiques, cette notion présente un sens
intuitif et répond d'autre part à une intention de
formalisation. Partant du travail de M. Albert Lautmann sur la
symétrie en mathématiques et en physique, M. Fiala montre
que son essai de formalisation est insuffisant. Lautmann indiquait deux
aspects : distinction de deux éléments avec orientation
inverse et relation d'involution entre eux. Mais on ne peut parler avec
précision de symétrie sur un ensemble quelconque : il
faut que cet ensemble possède une loi de composition, et on
définira alors la symétrie comme un automorphisme
involutif de cet ensemble. Quant à l'utilisation de cette notion
pour l'interprétation de la réalité
expérimentale, il ne faut pas oublier son caractère
schématique et sommaire.
M. Nikodym (Paris) avait annoncé un rapport sur
la prévisibilité en physique quantique. Certaines
circonstances l'ayant empêché de mettre
complètement au point son travail, il fit un exposé sur
la structure formelle des mathématiques. Cet exposé
revint en somme à une présentation des lignes
générales de la logique russellienne. Le formalisme
logique permet d'isoler avec une précision remarquable tout
l'aspect formel des mathématiques. Nikodym semble d'ailleurs
mettre un parallélisme très étroit entre les
opérations de la logique symbolique et les opérations de
la pensée mathématique. Son point de vue
étroitement formaliste suscita les réactions de M. E. J.
Brouwer (Blaricum) et de M. A. Heyting (Laren), qui défendirent
le point de vue intuitionniste. M. Heyting rappela en particulier la
distinction entre démonstration et dérivation, ces deux
notions ne pouvant, selon l'école intuitionniste, se recouvrir
en aucune façon.
Les quatre dernières communications furent
consacrées à la philosophie du vivant. Le R. P. Salman se
préoccupa de préciser la distinction entre vivant et
non-vivant. Pour ne pas introduire de discussions verbales inutiles, il
proposa de se limiter au cas de la cellule. Un premier
élément à enregistrer, c'est la continuité
entre l'inerte et le vivant : dans les deux domaines, on retrouve les
mêmes matériaux, obéissant aux mêmes lois
physico-chimiques. Mais la cellule est un mécanisme
présentant des caractères particuliers d'où
décou1ent des lois propres; c'est une structure stationnaire,
perpétuelle et douée de métabolisme. Il y a donc
un nouveau type d'organisation, tout à fait original : bien que
constitué des mêmes matériaux, l'ensemble manifeste
des propriétés nouvelles. D'autre part la distinction du
noyau et du cytoplasme nous montre que la cellule est un
mécanisme globalement stationnaire, mais qui comporte
déjà au moins deux niveaux possédant chacun les
trois caractéristiques indiquées.
M. L. Cuénot (Nancy) exposa ses idées
sur la finalité en biologie. Les phénomènes
biologiques révèlent dans le vivant un pouvoir
d'invention et d'organisation, un principe de direction, que l'on peut
appeler l'anti-hasard. La finalité biologique ne peut en effet
se définir que par opposition au mécanisme
atéléologique, tel qu'il est représenté
actuellement par l'école mutationniste-néo-darwiniste.
Faisant reposer le progrès biologique et l'évolution sur
la sélection naturelle, opérant sur le matériel
fourni par le hasard des mutations. Certes la mutation et la
sélection existent, mais elles ne peuvent rendre compte de la
finalité de fait que manifestent aussi bien l'embryologie que
1'anatomie ou la paléontologie : la sélection tue au
hasard et ne peut être ni différenciatrice ni surtout
novatrice. À côté de cet aspect négatif,
l'anti-mécanicisme, le finalisme comportera un aspect positif :
reconnaissance d'un anti-hasard, et appel à une hypothèse
irrationnelle : l'invention germinale. L'exposé de M.
Cuénot rencontra plusieurs objections de M. Sirks (Haren bij
Groningen), de M. Wolvekamp (Leiden) et du R. P. Salman, en particulier
à propos de son interprétation du rôle de la
sélection.
M. Dalcq (Bruxelles) développa également
des considérations finalistes, mais à propos des
problèmes de la forme en biologie. Examinant les principaux
résultats de 1'embryologie sur la morphogenèse, M. Dalcq
montra comment celle-ci résulte d'un ordre qui est
déjà donné et comporte une série de niveaux
hiérarchisés ; elle se ramène à une forme,
à une " idée " modelant une puissance diffuse, ce qui
indique que la notion d'entéléchie comportait un certain
noyau de vérité. Dépassant nettement les cadres de
la biologie, M. Dalcq se pose ensuite la question de l'origine du
psychisme et propose une hypothèse audacieuse : ne faut-il pas
postuler l'immanence de l'intelligence à la matière et
son émergence progressive ? Cela permettrait de mieux comprendre
non seulement le réel biologique mais l'homme lui-même,
jusque dans ses facultés esthétiques et même
mystiques.
M. R. Collin (Nancy) enfin traita un problème
particulier : les régulations hormonales, mais dans l'intention
d'en dégager des conclusions générales. Il examina
d'abord les activités hormonales proprement dites (qu'il
définit comme des réponses fonctionnelles ou
morphologiques à des micro-excitants chimiques
véhiculés par une voie humorale jusqu'aux organes
effecteurs) - ensuite les interférences du système
nerveux et du système hormonal, soit sous forme de
régulations neuro-hormonales, soit sous forme de
régulations hormono-neurales (mais celles-ci sont toujours
associées aux premières). L'étude de tous ces
mécanismes mène à la conclusion qu'ils ont pour
fin la conservation de la vie de l'individu ou de l'espèce et
incluent la prévision d'événements non encore
réalisés. Il s'agit d'une adaptation des moyens à
une fin et non d'une finalité intentionnelle. Il est cependant
permis de dépasser le plan de la science et de considérer
, d'un point de vue métaphysique, le phénomène de
la vie comme la manifestation d'une Sagesse transcendante.
Quelques mots de R. P. Dockx clôturèrent
le Symposium en invitant tous ceux qui s'étaient réunis
là à poursuivre leurs recherches avec
fidélité.
La note générale de ces journées
fut certainement une atmosphère de recherche authentique et en
même temps un très grand désir de
compréhension mutuelle et de confrontation des points de vue.
À ce titre, on peut dire que le Symposium a pleinement atteint
son but : la synthèse du savoir ne peut sans doute se
réaliser par un procédé d'absorption unitaire,
mais seulement par une délimitation de plus en plus
précise des champs de la recherche et une prise de conscience
aussi complète que possible, par chaque chercheur, des points de
vue, des intentions qui définissent les différentes
directions de la science ; et ici le contact personnel des chercheurs,
en l'absence de toute " galerie " de simples curieux, peut apporter de
sérieux résultats, comme on l'a effectivement
constaté.
On aurait pu souhaiter une unité plus grande
entre les différentes communications, ce qui aurait
peut-être permis d'aboutir à des résultats nouveaux
sur tel ou tel point, ou tout au moins d'amorcer des recherches
originales. Mais on peut se demander si ce doit être là
1'ambition d'un congrès, même scientifique. Il faut
souligner, en tout cas, deux tendances qui semblent bien avoir
dominé les discussions. D'une part, pour ce qui concerne la
biologie, tendance très nette au finalisme. Il faut remarquer,
il est vrai, que les représentants hollandais (MM. Sirks et
Wolvekamp) ont exprimé les plus nettes réserves sur ce
point et ont multiplié les objections contre les trois derniers
rapports. Mais tous les autres biologistes présents semblaient
extrêmement préoccupés de définir une
position finaliste cohérente et ne paraissaient même pas
hésiter à s'engager par cette voie sur un plan
métaphysique. D'autre part, en ce qui concerne la physique et
même les sciences de la nature en général, une
certaine unanimité s'est manifestée autour de
l'idée que la science est fondée sur le monde naturel. Il
fut aussi significatif de voir se rencontrer, sur ce point, à
partir de perspectives assez différentes, un philosophe comme le
R. P. Dubarle et un homme de science comme M. Weyl, qui insista
beaucoup, au cours des discussions, sur cette continuité entre
le monde de l'expérience immédiate et les constructions
de la science. Le rapport du P. Dubarle indiqua certains prolongements
philosophiques de cette idée et c'est certainement à son
exposé qu'il faudrait renvoyer si l'on voulait dégager
une conclusion d'ensemble de ces journées.
Jean LADRIÈRE, Revue Philosophique de Louvain, février 1947, tome 45, pp. 431-440.
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